Réenchanter le monde

J’ai assisté il y a quelques jours à une conférence dans laquelle intervenait Philippe Meirieu. Son nom ne m’était pas inconnu, mais je n’avais encore jamais eu l’occasion de l’entendre. Et j’avoue que j’ai été séduite par l’intelligence de ses propos. Un homme de recherche, militant et engagé, il faut bien dire que ça ne court pas les rues. Une professeur d’université, docteur en sciences de l’éducation, qui défend la conjugaison de l’éducation formelle et non formelle, je n’en avais encore jamais rencontré. Il faut dire aussi que l’éducation nationale n’est pas la seule à poser des barrières; les militants de l’éducation populaire – informelle, non formelle, au développement, à la solidarité, appelez-là comme vous voulez – sont tout aussi doués pour se retrancher derrière des barricades. Autant dire que je vis depuis des lustres dans un courant de pensées qui se veut progressiste mais qui est parfois parfois un peu étriqué sans le vouloir. Alors les conférence qui permettent de m’ouvrir un peu l’esprit, moi, ça me fait un bien fou.

Bref, j’ai été tout à fait séduite par les propos de Philippe Meirieu, et du coup j’ai eu envie d’en savoir un peu plus et de lire certains de ses textes. Il a un « site officiel » (et s’en explique d’ailleurs), ça tombe bien. Et en farfouillant un peu, je suis tombée sur ce texte, « Réenchanter le monde », qui m’a paru tellement juste.

Fée clochette Régis Loisel

(c) Régis Loisel – Fée Clochette

Je ne sais pas, peut-être que je débarque un peu. Quelques recherches rapides sur Internet ont l’air de montrer que beaucoup de disciplines se sont emparées de l’idée de réenchantement du monde ces dernières années, et que l’idée d’un monde qui aurait « perdu son sens » (préalable à l’idée d’un réenchantement nécessaire), porte à caution. Je vais creuser un peu plus là-dessus. En attendant, je vous laisse avec le texte de P. Meirieu, parce que malgré tout, moi, il me parle.

Voilà déjà quelque temps que les psychologues nous expliquent qu’il faut savoir dire non à nos enfants. Ils ont, bien évidemment, raison. Aucun enfant ne peut grandir s’il n’est capable de renoncer à ses caprices, de surseoir à ses impulsions et de comprendre qu’il est des interdits fondateurs sans lesquels son existence et celle de ses semblables seraient menacées. Grandir n’est rien d’autre, au fond, qu’accepter progressivement de ne plus être au centre du monde. Et, pour cela, grandir, nécessite l’accompagnement d’un adulte qui sache marquer les limites, non pour le plaisir de frustrer l’enfant, mais pour lui faire entendre que, derrière le renoncement du moment, existe la promesse d’un futur. Le non n’est crédible – et, d’ailleurs, il n’est entendu – que s’il est porteur d’un oui…

Voilà ce que nous devrions avoir en tête quand nous parlons de « crise de l’autorité ». Car l’autorité n’est pas la contrainte ; elle est, précisément, le pouvoir de se faire obéir sans contrainte… au nom d’un idéal partagé, de la promesse d’un avenir, d’une satisfaction future possible qu’on est capable de faire entrevoir. Voilà ce que nous devrions nous rappeler quand nous déplorons les insubordinations d’une jeunesse qui, en réalité, nous demande : « Pourquoi renoncerai-je au plaisir du moment, à la jouissance immédiate, à l’expression de mes pulsions archaïques… puisque tu n’as rien à me proposer de crédible en échange ? ». Pourquoi obéir à des adultes qui n’ont aucune vision de l’avenir, qui ont désespéré de changer le monde, qui se satisfont d’une déploration permanente et cherchent simplement, chacune et chacun, à tirer leur épingle du jeu ?

Et ce n’est pas un des moindres paradoxes que la sempiternelle rengaine sur « les jeunes d’aujourd’hui qui ne respectent plus rien » se retrouve, le plus souvent, dans la bouche d’adultes qui se complaisent dans une esthétique de la désespérance, quand ce n’est pas dans une exaltation jouissive de la décadence. Rien n’est mieux porté aujourd’hui que le désespoir : « Le monde va à sa perte, les grands récits politiques et religieux n’ont plus cours, on ne parviendra pas à endiguer le flot du crétinisme, de l’intolérance et de la barbarie… Faisons des livres, des films et des chansons pour trouver simplement un peu de plaisir à contempler l’inévitable apocalypse… la dernière chose qui nous reste avant le grand saut dans le vide ! Tout le reste n’est que niaiserie ! L’espérance est le lot des débiles ! ».

Certes, l’engagement et l’idéal ne sont pas particulièrement « sexys », comme on dit aujourd’hui. Avouons le simplement :Si tous les gars du monde…, cela fait rire. Et pourtant : la jeunesse aurait bien besoin qu’on lui propose un projet. Elle nous échappe parce que nous avons déserté le futur. Pour « restaurer l’autorité », il faut d’abord réenchanter le monde.

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